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Nouvelles études de la Swiss Leading House « VPET-ECON » (Université de Zurich) 3/2021

Dans quelle mesure la formation professionnelle doit-elle être spécifique à un métier ?

Dans les débats actuels sur la formation professionnelle, on argumente souvent que les curricula de la formation professionnelle initiale devraient être aussi généraux que possible et qu’il convient d’éviter les métiers d’apprentissage « à faible effectif », afin de favoriser la mobilité et l’adaptabilité des personnes ainsi formées sur le marché du travail. C’est toutefois négliger le fait que l’aptitude d’un métier d’apprentissage à s’affirmer sur le marché du travail n’est pas nécessairement déterminée par la part des qualifications scolaires générales (telles que les mathématiques ou les langues) ou l’effectif (plus ou moins important) de ce métier. La question décisive est plutôt la mesure dans laquelle le bouquet des compétences d’un métier donné correspond à ceux du reste du marché du travail ou s’en écarte – et cela ne dépend pas forcément de la part des contenus scolaires ou de la fréquence du métier. Dans ce contexte, les présentes études empiriques montrent comment l’on peut calculer dans la pratique une mesure quantitative pour la spécificité d’un métier, et comment elle est liée à l’évolution des salaires, à la mobilité professionnelle et à la capacité d’adaptation des personnes ayant accompli une formation professionnelle plutôt générale ou plutôt spécifique.

Uschi Backes-Gellner

Prof. Dr. Dr. h.c. Uschi Backes-Gellner est professeure de gestion d’entreprise à l’Université de Zurich et co-directrice de la «Swiss Leading House Économie de la formation».

Christian Eggenberger

Dr. Christian Eggenberger est post-doctorant à l’Université de Zurich.

Les travaux publiés jusqu’à présent considéraient pour la plupart que les formations avec une part plus élevée de composantes scolaires transmettent des compétences plus générales que les formations avec une part plus importante de composantes pratiques.

Face à la mutation technologique de plus en plus rapide, notamment à la numérisation, on porte un intérêt sans cesse croissant à la capacité d’adaptation des travailleurs et travailleuses dans les débats sur la politique de la formation. L’équilibre entre des métiers plus ou moins généraux ou spécifiques dans la formation professionnelle initiale joue ici un rôle important. On affirme régulièrement que les filières de formation professionnelle sont trop étroites et limitent donc les futures possibilités de développement professionnel des personnes formées (Hanushek, Schwerdt, Woessmann, Zhang, 2017 ; Krueger, Kumar, 2004). Ce faisant, on oublie toutefois qu’il règne au sein de la formation professionnelle initiale une grande hétérogénéité.

Les travaux publiés jusqu’à présent considéraient pour la plupart que les formations avec une part plus élevée de composantes scolaires transmettent des compétences plus générales que les formations avec une part plus importante de composantes pratiques. On attribuait ainsi aux métiers d’apprentissage avec une part plus élevée de temps de formation scolaire des possibilités d’emploi plus générales, et aux métiers d’apprentissage avec une part plus élevée de temps de formation en entreprise des possibilités d’emploi plus spécifiques. Selon nos analyses, toutefois, cette vision est trop réductrice. D’une part, la formation pratique en entreprise transmet assurément aussi des compétences « générales » très répandues, telles que des techniques pratiques de vente, qui sont parfaitement transférables d’un emploi à l’autre. D’autre part, on acquiert également dans la formation scolaire des compétences peu répandues, telles que des connaissances « spécifiques au métier » de droit (par exemple en matière de droit de la construction ou du travail) ou de biologie humaine.

Afin de déterminer la spécificité d’un métier donné, il faut donc plutôt examiner où et dans quelle largeur de bande les compétences apprises dans ce métier sont exploitables sur l’ensemble du marché du travail. Par ailleurs, si l’on y regarde de plus près, il ne s’agit pas seulement de savoir dans quelle mesure une compétence particulière est répandue, mais comment elle est combinée à d’autres compétences, tous métiers confondus. Par exemple, on rencontrera sans doute bien plus rarement une combinaison de compétences en matière de marketing et de science des matériaux qu’une combinaison de marketing et de service à la clientèle – même si les connaissances en science des matériaux ne sont pas moins répandues sur le marché que les connaissances en service à la clientèle. La spécificité d’un métier est donc déterminée par le bouquet de compétences individuelles au sein de ce métier, en comparaison avec les bouquets de compétences demandés sur la totalité du marché du travail. Cette idée est qualifiée dans la littérature économique d’approche « skill-weights » selon Lazear (2009). Selon cette approche, les métiers constituent des « bouquets pondérés de compétences ». Cette approche des bouquets de compétences permet très bien d’expliquer l’adéquation au marché du travail de profils professionnels de compositions diverses, et aide ainsi à tirer des conclusions bien fondées pour la conception de futurs profils professionnels.

Spécificité des « métiers d’apprentissage comme bouquets de compétences »

Dans nos études, nous avons développé en nous alignant sur l’approche skill-weights une mesure pour la spécificité de la formation professionnelle initiale en Suisse.[1] Elle est basée sur le bouquet de toutes les compétences exigées dans un métier en comparaison avec toutes les compétences demandées sur le marché du travail. Pour calculer le degré de spécificité, nous déterminons tout d’abord au vu des plans de formation des métiers d’apprentissage suisses les compétences individuelles dont se compose un métier donné, et avec quelles pondérations ces compétences individuelles apparaissent et sont regroupées dans tous les différents métiers. Nous avons ainsi identifié un jeu de plus de 170 compétences individuelles utilisées sur le marché du travail, telles que le service à la clientèle, la tenue des stocks, la vente, la connaissance des styles, la correspondance, les langues, la technique de mesure, la technique de fabrication, la physique ou les mathématiques.

À titre d’illustration, le diagramme 1 présente le bouquet de compétences du métier de « créateur/créatrice de vêtements CFC » avec le poids relatif des différentes composantes.[2] Nous effectuons des analyses identiques pour plus de 100 autres métiers largement répandus.

Diagramme 1 : bouquet de compétences et pondération relative des différentes compétences dans le curriculum de la formation au métier de «créateur/créatrice de vêtements CFC»

Sur cette base, on peut comparer le bouquet de compétences de tout métier examiné aux bouquets de compétences de tous les autres métiers, et constater le degré de recoupement ou de disparité. Les écarts entre deux métiers peuvent apparaître vers le haut comme vers le bas, autrement dit, une compétence donnée aura dans un autre métier un poids plus élevé ou moins important, ou n’y figure pas du tout. Au moyen d’un procédé mathématique – une mesure de la distance géométrique – on peut déterminer à partir de tous ces écarts une « distance des compétences » entre deux métiers. Cette distance des compétences reflète dans ce sens la transférabilité des compétences d’un métier à l’autre. On peut ainsi situer chaque métier par rapport à tous les autres et le positionner dans un « univers des compétences ». Le diagramme 2 présente un exemple d’extrait d’un tel univers de compétences, avec les distances concrètes entre le métier de « créateur/créatrice de vêtements CFC » et les 30 métiers les plus proches, c’est-à-dire les 30 métiers dont les bouquets de compétences s’écartent le moins de ceux d’un/une « créateur/créatrice de vêtements CFC ». [3] Les métiers se rapprochant le plus de celui de « créateur/créatrice de vêtements CFC » sont ainsi les suivants : « confectionneur/confectionneuse AFP », « artisan/artisane du cuir et du textile CFC », « garnisseur/garnisseuse de meubles CFC » et « créateur/créatrice de tissu CFC » (par ordre décroissant).

Diagramme 2: extrait de l’univers des compétences. Le diagramme montre les distances entre le métier de «créateur/créatrice de vêtements CFC» dans l’univers des 30 métiers les plus voisins. La taille des points reflète le nombre de contrats d’apprentissage pour le métier en question en 2018. L’univers des compétences existe dans l’espace multidimensionnel. Afin de représenter les distances dans l’espace bidimensionnel, il fallait réduire les informations concernant la distance à deux dimensions. Nous avons utilisé à cet effet une méthode de mise à l’échelle multidimensionnelle. Pour une meilleure lisibilité, nous avons renoncé dans le diagramme aux désignations sexospécifiques des métiers; les désignations utilisées ici représentent toujours les apprenti/e/s des deux sexes.

Certains métiers présentent des recoupements importants avec de nombreux autres métiers ; ce sont ceux qui se situent plutôt au centre de l’univers des compétences, ou sont entourés d’un groupe dense de métiers voisins d’une certaine fréquence.

Nous combinons les informations sur les distances de compétences aux informations sur la fréquence, c’est-à-dire l’effectif des différents métiers sur le marché du travail. Cette combinaison enfin permet de calculer pour tout métier une mesure de spécificité qui indique combien de possibilités d’emploi similaires existent sur le marché du travail. Certains métiers présentent des recoupements importants avec de nombreux autres métiers ; ce sont ceux qui se situent plutôt au centre de l’univers des compétences, ou sont entourés d’un groupe dense de métiers voisins d’une certaine fréquence. D’autres métiers ne présentent que peu de chevauchements ; ce sont des métiers qui se situent plutôt à la périphérie de l’univers des compétences. Une comparaison d’ensemble des métiers fait ressortir que les métiers d’« assistant/assistante en pharmacie » ou de « spécialiste en hôtellerie », par exemple, sont des métiers particulièrement « généraux ». Parmi les métiers plus « spécifiques » comptent par exemple celui de « technologue du lait » ou de « décorateur/décoratrice d’intérieur ». Nous examinons ensuite au moyen de plusieurs études si la mesure de spécificité ainsi calculée correspond effectivement aux opportunités d’emploi et à la mobilité des personnes ayant accompli une formation dans le métier d’apprentissage en question.

Incidences de la spécificité sur le salaire, l’emploi et les chances de mobilité

Nos résultats montrent que la spécificité d’un métier d’apprentissage peut avoir au fil de la vie professionnelle des impacts tant favorables que défavorables, qu’il faut peser les uns par rapport aux autres. Dans une première étude (Eggenberger, Rinawi, Backes-Gellner, 2018), nous avons comparé sur la base des données de l’enquête de synthèse sur la protection sociale et le marché du travail « SESAM » le niveau de salaire des personnes ayant appris un métier général ou spécifique. Nous avons constaté que les personnes ayant appris un métier plus spécifique touchent en moyenne des salaires plus élevés parce que leurs bouquets de compétences sont très demandés, mais plutôt rares. D’autres études montrent cependant que cet avantage salarial n’est maintenu que tant que les personnes en question peuvent continuer à exercer le métier initialement appris. Autrement dit, les personnes possédant des bouquets de compétences particulièrement spécifiques à un métier subissent des pertes de salaire plus élevées si elles sont contraintes de quitter leur emploi ou changent de métier. Elles doivent également compter sur une durée de chômage plus longue après un licenciement.

La question de savoir si les bénéfices associés à l’investissement dans des bouquets de compétences spécifiques justifient les risques d’un tel investissement dépend donc des changements attendus dans l’environnement de marché – notamment si et dans quelle mesure les travailleurs et les travailleuses doivent et peuvent se réorienter vers d’autres branches et métiers. Tout changement de l’environnement de marché n’aura pas forcément des conséquences négatives pour les travailleurs et travailleuses disposant de bouquets de compétences spécifiques.

Dans une étude consécutive (Eggenberger, Janssen, Backes-Gellner, 2021), nous avons examiné quel impact l’ouverture de l’Europe de l’est et de la Chine après la chute du rideau de fer a eu sur le revenu des personnes possédant des bouquets de compétences spécifiques ou généraux.[4] Du fait de cette ouverture, les travailleurs et travailleuses ayant suivi une formation spécifique dans des branches fortement touchées par l’importation ont subi des pertes de salaire plus élevées, puisqu’il leur était difficile de changer de branche. D’un autre côté, ce sont les personnes avec une formation spécifique qui profitent le plus si les exportations sont fortes. En effet, avec des bouquets de compétences spécifiques, les personnes disposant d’une formation correspondante sont difficiles à remplacer, ce qui leur assure une meilleure situation initiale lorsque la demande augmente. Dans l’ensemble, nous avons même observé que la poussée de mondialisation après la chute du rideau de fer a fait augmenter les salaires des travailleurs et travailleuses disposant de bouquets de compétences plus spécifiques davantage que les salaires des personnes avec des bouquets de compétences généraux.

Conclusions pour l’agencement des métiers de la formation professionnelle initiale

Nos études montrent que la fréquence d’un métier d’apprentissage joue un rôle subordonné pour les chances des personnes ayant appris ce métier sur le marché du travail.

Nos études montrent que la fréquence d’un métier d’apprentissage joue un rôle subordonné pour les chances des personnes ayant appris ce métier sur le marché du travail. Il importe bien plus de savoir si la combinaison des compétences dans un métier donné présente des recoupements avec d’autres métiers du marché d’ensemble du travail. Les métiers d’apprentissage avec des bouquets de compétences spécifiques comportent tout à la fois des chances et des risques. Fondamentalement, on peut retenir que ni les bouquets de compétences spécifiques ni les bouquets de compétences généraux ne sont toujours « meilleurs » ou « moins bons ». Les uns comme les autres ont des avantages et des inconvénients et sont nécessaires sur le marché du travail ; les risques qu’ils présentent sont toutefois différents. Autrement dit, lorsqu’ils optent pour un métier, les futurs apprentis et apprenties doivent faire un compromis entre d’une part un risque plus élevé et un revenu sans doute plus élevé, et d’autre part un moindre risque et un moindre revenu. Une première conclusion importante est donc que les futurs apprentis et apprenties doivent avoir conscience de ce compromis entre le risque et le bénéfice des différents bouquets de compétences – et choisir un bouquet qui correspond à leurs préférences individuelles en termes de risque. Par ailleurs, la pratique de la formation professionnelle doit également avoir conscience de ce compromis pour l’agencement des plans d’étude pour la formation professionnelle initiale, qui déterminent par la définition des bouquets de compétences le profil de risques/bénéfices d’un métier.

Nos analyses montrent que l’on peut – si nécessaire – réduire le degré de spécificité d’un métier d’apprentissage en élaborant des plans d’étude présentant des recoupements significatifs avec des compétences très demandées d’autres métiers. Nos recherches les plus récentes suggèrent en outre que l’adaptabilité d’un métier peut également être améliorée par l’intégration d’aptitudes génériques « polyvalentes ». Parmi celles-ci comptent par exemple des compétences génériques en informatique, ou encore des compétences sociales (Eggenberger & Backes-Gellner, 2021; Kiener & Backes-Gellner, 2020).

Plus l’environnement économique et les bases technologiques sont stables, plus les avantages des métiers spécifiques en termes de revenu entrent en jeu. Cela signifie que dans un environnement stable, les métiers peuvent s’aligner étroitement sur les exigences des emplois tels qu’ils existent sur le marché, et donc être plus spécifiques. Mais si les conditions technologiques et sociales changent de plus en plus et avec une rapidité croissante, cela confère premièrement plutôt un avantage aux métiers plus généraux ; et deuxièmement, des processus efficaces pour la mise à jour des plans de formation prennent une importance particulière. Le processus de mise à jour des programmes de formation devrait intégrer des informations fournies par toutes les parties prenantes importantes d’un métier, dont notamment les entreprises en première ligne de l’innovation, afin de pouvoir déceler en temps utile les nouvelles tendances technologiques et d’en tenir compte dans les profils professionnels mis à jour (cf. également Backes-Gellner, Pfister, 2019).

[1] Une première mesure empirique de la spécificité s’appuyant sur l’approche skill-weights a été développée par Mure (2007) sur la base de données allemandes.

[2] Le diagramme a été élaboré par les auteur/e/s dans le cadre du projet de recherche «Verbleibstudie und Kompetenzanalyse Berufsbildung Bekleidungsgestaltung» [Étude de continuité et analyse des compétences pour la formation professionnelle de créateur/créatrice de vêtements] (cf. Bolli, Rageth, Renold, 2020).

[3] Le diagramme a été élaboré par les auteur/e/s dans le cadre du projet de recherche « Verbleibstudie und Kompetenzanalyse Berufsbildung Bekleidungsgestaltung » [Étude de continuité et analyse des compétences pour la formation professionnelle de créateur/créatrice de vêtements] (cf. Bolli, Rageth, Renold, 2020).

[4] Cette étude utilise des données d’assurance de l’Allemagne. Le degré de spécificité a toutefois été calculé de manière analogue aux études réalisées avec des données suisses. À la différence de la Suisse, on dispose pour l’Allemagne de séries de données à long terme pour des individus. Au lieu de comparer des individus de différentes tranches d’âge, ce qui pourrait entraîner une distorsion en raison d’effets de cohorte, ces données nous permettent de procéder à des analyses longitudinales et de suivre des individus donnés à travers différentes phases de la vie.

Références

Citation

Uschi Backes-Gellner & Christian Eggenberger, 2021: Dans quelle mesure la formation professionnelle doit-elle être spécifique à un métier ?: Nouvelles études de la Swiss Leading House « VPET-ECON » (Université de Zurich). Transfert, Formation professionnelle dans la recherche et la pratique (3/2021), SRFP, Société suisse pour la recherche appliquée en matière de formation professionnelle.

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