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Étude « L’éducation à la citoyenneté au secondaire II : bilan » 2/2016

En partie meilleure que dans les écoles gymnasiales

Qui apprend un métier bénéficie d’une éducation civique comparativement bonne. C’est du moins ce que permet de supposer une analyse des programmes scolaires de la formation professionnelle initiale des cantons et des établissements. La plupart des programmes scolaires vont au-delà d’une conception de l’éducation à la citoyenneté comme simple transmission de connaissances – ils cherchent à éveiller l’intérêt pour les contextes politiques et à proposer des champs d’essai. Toutefois, puisque plus d’un tiers des enseignants accordent une importance (relativement) faible aux programmes scolaires dans la préparation des cours, leur impact est incertain.

Isabelle Stadelmann-Steffen

Isabelle Stadelmann-Steffen est professeure de politique comparée à l’Université de Berne.

Lisa Marti

Lisa Marti est assistante auxiliaire à l’Université de Berne.

Dans le cadre du travail sur un postulat de Josiane Aubert intitulé « Éducation civique au secondaire II. Bilan »1, le Secrétariat d’État à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI) a mandaté un rapport d’experts pour procéder à un état des lieux de l’éducation à la citoyenneté au secondaire II. Le rapport et notre travail se sont donc articulés autour de la question de savoir comment les plans d’études cadres pour l’éducation à la citoyenneté sont concrétisés dans les programmes scolaires des cantons et des établissements au secondaire II. La concrétisation des plans d’études cadres à l’échelle cantonale et scolaire est importante en raison de l’autonomie importante accordée aux cantons et aux établissements dans le système de formation fédéraliste suisse. La mise en œuvre des plans d’études cadres varie donc beaucoup d’une région ou d’une école à l’autre, ce qui a un impact sur l’efficacité de ces plans pour les connaissances et compétences effectivement enseignées.

Le rapport se fonde sur une conception élargie de l’éducation à la citoyenneté, englobant également, outre les connaissances et compétences transmises, la dimension de l’éveil de l’intérêt. Fondamentalement, dans la science comme dans la pratique, l’intérêt de l’éducation à la citoyenneté est justifié par l’hypothèse qu’un fonds de base de connaissances et de compétences politiques, mais aussi la sensibilisation aux questions politiques, constituent des prérequis importants pour participer activement à la vie politique. On souligne notamment l’importance élevée de l’éducation à la citoyenneté dans des contextes participatifs comme celui de la Suisse.

L’étude s’articule autour d’une analyse des contenus de 146 programmes scolaires des cantons et des établissements au secondaire II, complétée par une analyse des données des élèves et de 211 enseignants dans les classes terminales des écoles professionnelles et gymnasiales.

Nous présentons ci-après quelques constats essentiels, en mettant l’accent sur le domaine de la formation professionnelle initiale. Il convient de noter que la désignation de la matière dans laquelle est intégrée l’éducation civique est déterminée par les plans d’études cadres fédéraux correspondants. Ainsi, l’éducation à la citoyenneté dans les écoles professionnelles sans maturité professionnelle (MP) fait partie de l’« enseignement de culture générale » (CG). Dans les écoles avec MP, on utilise dans le cas typique une double désignation (par ex. « Histoire et institutions politiques » ou « Histoire et politique »). Dans les plans d’études de la formation commerciale initiale et du commerce de détail enfin, l’éducation à la citoyenneté fait partie du domaine « Économie et société ».

Les écoles professionnelles se situent au-dessus de la moyenne

Les analyses suggèrent qu’un ancrage solide de l’éducation civique dans les plans d’études cadres améliore la concrétisation des contenus d’éducation à la citoyenneté à l’échelle des cantons et des établissements.

D’une manière générale, la grande majorité des programmes d’enseignement mentionnent un objectif clair pour l’éducation civique. La plupart vont au-delà de la conception de l’éducation à la citoyenneté comme simple transmission de connaissances, ce qui correspond donc à la notion pluridimensionnelle telle que définie en introduction. Du point de vue didactique, il est également appréciable que presque tous les programmes scolaires stipulent une prise en compte d’événements politiques ou économiques d’actualité en Suisse et/ou à l’étranger, et qu’une majorité des écoles mentionne tout au moins indirectement l’éducation des jeunes au rôle de citoyens responsables comme objectif de l’enseignement (civique). En même temps, on constate toutefois que des éléments importants d’une éducation civique ciblée en vue d’un futur engagement politique – tels que l’éveil de l’intérêt politique ou l’entraînement aux pratiques démocratiques et participatives en classe – sont rares dans les programmes d’enseignement.

Par ailleurs, on observe avant tout une grande hétérogénéité de l’ampleur dans laquelle les programmes scolaires des cantons et des établissements couvrent le thème de l’éducation à la citoyenneté. En d’autres termes : les programmes présentent de grandes différences quant à la largeur de l’éventail des thèmes politiques, à la fréquence à laquelle ils sont mentionnés et à la précision de leur description. Cependant, ces différences n’apparaissent pas dans la même mesure pour tous les aspects partiels analysés. Cela signifie également que ce n’est pas toujours le même type d’école qui présente clairement le « meilleur » bilan.

Malgré tout, certaines différences systématiques se retrouvent dans presque toutes les analyses. Citons ici notamment les différences entre les types d’écoles. On s’attendait à ce que les écoles de formation générale, du fait du nombre comparativement plus élevé des heures de cours disponibles et de leur orientation de culture générale, intègrent les thèmes politiques davantage que les écoles professionnelles qui ne sont fréquentées par les jeunes qu’un jour ou deux par semaine. Les résultats présentent toutefois un tableau contraire. Même si les programmes des écoles professionnelles régissent typiquement un moindre nombre d’heures de cours que ceux des écoles de formation générale, l’éducation civique y est plutôt plus fortement ancrée.

Au sein de la formation professionnelle initiale, on remarque toutefois encore des différences. Dans l’ensemble, les programmes des écoles professionnelles avec MP, notamment celles qui ont déjà adapté leurs programmes au plan d’études cadre de 2012, atteignent dans les trois dimensions essentiellement étudiées – les connaissances, les compétences et l’éveil de l’intérêt – des valeurs comparativement élevées. Le bilan est le moins bon pour les programmes scolaires de la formation commerciale initiale et du commerce de détail, qui présentent un enseignement de culture générale intégré.

Même si le nombre de cas pour ces derniers notamment est peu élevé, ces constats indiquent une forte influence des consignes nationales (les plans d’études cadres ou plans de formation nationaux) sur la concrétisation cantonale ou scolaire de l’éducation à la citoyenneté. Le nouveau plan d’études cadre pour la maturité professionnelle (PEC-MP) justement discute la teneur de l’éducation à la citoyenneté de manière particulièrement complète et précise. À la différence des plans d’études cadres plus anciens, il met en outre davantage l’accent sur la dimension « éveil de l’intérêt », tandis que les programmes des écoles professionnelles sans MP (y compris ceux de la formation commerciale initiale et du commerce de détail) négligent plus ou moins cet aspect.

Poids limité des programmes auprès des enseignants

Une bonne partie des enseignants (plus d’un tiers) accordent une importance (relativement) faible aux programmes dans la préparation des cours.

Les analyses du rapport ne peuvent fournir que quelques indications sur le rôle que jouent les programmes pour l’enseignement effectivement dispensé. Les constats suggèrent d’une part qu’une bonne partie des enseignants (plus d’un tiers) accordent une importance (relativement) faible aux programmes dans la préparation des cours. Ceci constitue un problème dans la mesure où une mise en œuvre efficace et ciblée des programmes scolaires et des consignes qu’ils contiennent pour l’éducation à la citoyenneté suppose bien entendu une application de ces programmes dans l’enseignement. Par ailleurs, il apparaît que les enseignants qui s’appuient sur les programmes ont souvent le sentiment que les autorités s’intéressent trop peu à l’éducation civique. Au total, ceci ne porte pas à penser que les enseignants tiennent les programmes en très haute estime.

D’autre part, toutefois, les analyses suggèrent que l’agencement des programmes d’enseignement peut tout à fait avoir un impact sur l’éducation à la citoyenneté. Ainsi, les enseignants mentionnent un plus grand nombre de thèmes d’intérêt politique traités en cours si les programmes qui les concernent offrent également un vaste éventail thématique dans le domaine de l’éducation civique. Par ailleurs, les élèves perçoivent l’éducation civique comme plus poussée dans l’enseignement qui leur est dispensé lorsque les programmes correspondants lui accordent un poids important.

Ce que l’on pourrait faire mieux

Au vu de nos constats, on peut déceler un potentiel d’amélioration essentiellement à deux égards.

D’une part, il serait utile de prendre des mesures allant à l’encontre de la grande hétérogénéité des programmes et favorisant partout l’ancrage de l’éducation civique à un niveau élevé. Les analyses – et précisément l’exemple du nouveau PEC-MP – suggèrent qu’une conception ciblée des plans d’études cadres – c’est-à-dire un ancrage solide de l’éducation civique dans ces derniers – améliore la concrétisation des contenus d’éducation à la citoyenneté à l’échelle des cantons et des établissements. Dans ce contexte, une discussion sur ce que doit contenir une bonne éducation civique et sur les aspects qui doivent par conséquent être couverts au minimum par les plans d’études cadres et les programmes scolaires s’impose (voir encadré).

D’autre part, on pourrait prendre des mesures visant une meilleure application des programmes scolaires et une sensibilisation des acteurs centraux. En particulier, la mise en œuvre des programmes dépend des enseignants. La sensibilisation à l’utilisation des programmes pour l’élaboration des cours, mais également l’implication accrue des enseignants (et éventuellement aussi des élèves) dans la discussion sur l’éducation à la citoyenneté et la conception des programmes, pourraient améliorer la mise en œuvre des programmes dans l’enseignement scolaire. Par ailleurs, il serait bon d’accorder un poids plus important à l’éducation civique dans la formation des futurs enseignants. Au total, une stratégie visant à renforcer l’éducation civique au secondaire II ne peut pas se concentrer uniquement sur la concrétisation des plans d’études cadres dans les programmes scolaires des cantons et des établissements, mais doit également tenir compte des contextes structurels, sociaux et politiques dans lesquels les programmes sont élaborés et appliqués.

1 13.3751 – Motion : Éducation civique au secondaire II. Bilan, soumise par Josiane Aubert, 06/11/2013.

Téléchargement du rapport: https://www.sbfi.admin.ch

Qu’est-ce qu’une « bonne » éducation à la citoyenneté ?

Une question à laquelle le rapport présenté ici ne peut pas répondre est celle de savoir comment se présenterait une éducation civique idéale. D’un côté, la politique et l’éducation à la citoyenneté constituent un éventail thématique extrêmement large, qui pourrait dans le cas idéal être enseigné par une transmission tout aussi vaste de connaissances et de compétences (ainsi qu’éventuellement même de dimensions supplémentaires) – complétée par des efforts visant à susciter chez les jeunes l’intérêt pour la politique. D’un autre côté, toutefois, il est évident qu’un programme qui ne régit que quelques heures du quotidien scolaire ne saurait décrire l’éducation civique de cette manière idéale. Il convient donc de se concentrer sur des aspects centraux. Si cette concrétisation n’est pas assurée dans le plan d’études cadre, cela laisse une grande marge de manœuvre aux programmes scolaires des cantons et des établissements, qui débouche sur de grandes disparités de mise en œuvre.

Il importe donc de définir ce qu’est une « bonne » éducation civique. Par conséquent, il sera utile de discuter ce qui, par rapport à un idéal potentiel, est effectivement réaliste et faisable, et quels aspects sont jugés indispensables pour une « bonne » éducation à la citoyenneté (par exemple dans le sens de standards minimaux). On peut ici citer comme exemple le thème de la « politique suisse » auquel une bonne partie des programmes n’accordent qu’un poids au-dessous de la moyenne, mais qui revêt une importance particulière pour une participation concrète au système politique suisse.

Citation

Isabelle Stadelmann-Steffen & Lisa Marti, 2016: En partie meilleure que dans les écoles gymnasiales. Transfert, Formation professionnelle dans la recherche et la pratique (2/2016), SRFP, Société suisse pour la recherche appliquée en matière de formation professionnelle.

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