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Le programme myidea.ch développe les compétences entrepreneuriales 1/2021

La pensée et l’action entrepreneuriales comme compétences d’avenir dans l’enseignement de la culture générale

Dans le monde du travail de demain, les tâches qui consistent simplement à « exécuter » vont disparaître. Il deviendra encore plus important d’agir avec un esprit d’initiative et de créativité, de savoir reconnaître les opportunités, de développer une réflexion critique et de résoudre différents types de problèmes. Ceci exige des compétences entrepreneuriales – des compétences qui ne sont toutefois guère promues de manière systématique dans les écoles professionnelles en Suisse à l’heure actuelle. Une nouvelle initiative entend changer cela : la pensée et l’action entrepreneuriales doivent devenir parties intégrantes de l’enseignement de la culture générale (ECG). Le programme d’enseignement et d’apprentissage myidea.ch, dont le projet pilote a été accompli avec succès, offre aux apprenant-e-s la possibilité d’acquérir et de développer des compétences entrepreneuriales. Les enseignant-e-s volontaires qui ont travaillé avec succès avec « myidea » sont désormais formé-e-s au rôle de transmetteur-rice afin de former à leur tour d’autres enseignant-e-s. La Conférence suisse des offices de formation professionnelle (CSFP) a recommandé en 2020 la mise en œuvre de ce programme. Le projet relève de la responsabilité de la Conférence suisse des directrices et directeurs d’écoles professionnelles (CSD).

Susan Müller

Susan Müller est professeure spécialisée en entrepreneuriat à la Haute école spécialisée de Berne.

Eveline Gutzwiller-Helfenfinger

Eveline Gutzwiller-Helfenfinger est Senior Researcher à l’Université de Fribourg.

Manfred Pfiffner

Manfred Pfiffner est professeur de pédagogie professionnelle à la Haute école pédagogique de Zurich.

Aline Scherz

Aline Scherz est enseignante à l’école professionnelle BBZ Olten.

La transformation rapide du monde du travail en raison de la technicisation et de la numérisation entraîne des changements majeurs sur le plan professionnel (cf. Sterel, Pfiffner & Caduff 2018, p. 23, 25). La pensée critique et la capacité de résoudre des problèmes, les aptitudes de communication, l’action coopérative, la créativité et l’innovation deviennent de plus en plus essentielles (cf. Sterel et al., 2018). Pour l’acquisition de ces compétences dans la formation professionnelle initiale, l’enseignement de culture générale (ECG) joue un rôle important. C’est là qu’il s’agit de transmettre des compétences fondamentales pour la maîtrise du contexte de vie professionnel, personnel et social. Dans l’ECG, on devrait pourtant mettre davantage l’accent sur les compétences porteuses d’avenir, les aptitudes entrepreneuriales et une auto-efficacité accrue. Certes, on aspire ici à une orientation en termes de compétences ; mais les compétences qui permettront aux jeunes en formation de façonner leur avenir, de se préparer aux nouvelles cultures d’entreprise et d’agir en dépit des incertitudes, n’occupent encore qu’une place marginale.

Dans l’ECG, on devrait pourtant mettre davantage l’accent sur les compétences porteuses d’avenir, les aptitudes entrepreneuriales et une auto-efficacité accrue.

À l’échelle européenne, on a reconnu depuis longtemps déjà l’importance de ce sujet. En 2016, l’Union européenne a lancé un « Cadre européen des compétences entrepreneuriales » (Conseil européen, 2018). Par ailleurs, la compétence entrepreneuriale figure dans le « Cadre européen de référence pour l’éducation et la formation tout au long de la vie » comme l’une des huit compétences clés, à côté de compétences telles que « l’aptitude à lire et à écrire » ou les « compétences numériques ». Un extrait des recommandations du Conseil européen met en évidence que les compétences entrepreneuriales sont loin de concerner uniquement la création d’entreprises :

« Les compétences entrepreneuriales désignent la capacité de réagir à des possibilités et à des idées et de les transformer en valeurs pour d’autres personnes. Elles ont pour fondement la créativité, l’esprit critique et la résolution de problèmes, la prise d’initiative et la persévérance, ainsi que la capacité de travailler en équipe afin de planifier et de gérer des projets présentant une valeur culturelle, sociale ou financière. » (Conseil européen, 2018, p. 11)

Il s’agit donc de vouloir et de pouvoir contribuer à façonner tous les domaines de la vie – personnel, social, professionnel et culturel. Ceci peut se faire à différents niveaux : que dois-je faire si je désire initier un jardin collectif ? Comment procéder à la reprise de l’entreprise de ma mère ? Que pourrais-je faire pour que l’entreprise de menuiserie où je suis employée, travaille de façon écologique et durable ? Comment développer une entreprise à partir d’une idée ? Ce ne sont là que quelques-unes des innombrables possibilités d’avoir un impact sur le monde. Mais aussi diverses qu’elles soient, elles exigent toutes des compétences entrepreneuriales :

  • Il faut disposer de connaissances entrepreneuriales. On doit savoir qu’il existe divers contextes et diverses possibilités pour transformer ses propres idées en actions. Afin de déceler et/ou de développer des opportunités, il faut comprendre l’économie et la société ainsi que les chances et les défis que l’on y rencontre. Afin de concrétiser des idées, il faut savoir comment une initiative ou un projet peut être réalisé – dans le respect des principes éthiques et des aspects de la gestion durable.
  • Mais les aptitudes entrepreneuriales comprennent également, entre autres, la pensée stratégique, la réflexion constructive et la capacité de trouver des solutions aux problèmes. Ceci suppose l’aptitude à travailler isolément ou en équipe, à mobiliser des ressources pour une idée ou un projet et à prendre des décisions en dépit des incertitudes et des ambiguïtés.
  • Une attitude entrepreneuriale se distingue, entre autres, par l’initiative personnelle, l’auto-efficacité, l’action prospective, une orientation vers l’avenir, le courage et la persévérance dans la réalisation des objectifs. Elle comprend le souhait de motiver les autres et de valoriser leurs idées, ainsi que la disposition à prendre ses responsabilités pour un comportement éthique. (Conseil européen, 2018, p. 11)

Le programme myidea.ch

Mais comment développer ces compétences entrepreneuriales et s’y entraîner ? Le programme d’enseignement/apprentissage « myidea.ch » de l’initiative « Pensée et action entrepreneuriales dans les écoles professionnelles suisses » (PAE) apporte une réponse à cette question. Dans le cadre du programme, les jeunes travaillent par groupes de deux ou trois à leur propre idée entrepreneuriale. Parmi les idées d’entreprise développées par les jeunes dans le cadre du projet pilote comptaient, par exemple, un filtre qui évite l’écoulement de microplastique dans les eaux usées, une entreprise d’upcycling de vieux vêtements en cuir ou une entreprise artisanale spécialement consacrée aux travaux de réparation dans des immeubles anciens. Le programme est fondé sur quatre principes :

  • Le travail à une idée d’entreprise personnelle : pendant toute la durée du programme, les jeunes travaillent à leur propre idée entrepreneuriale, ce qui a un effet de motivation considérable. À la fin, ils présentent leurs idées à un public.
  • Imbrication systématique de l’acquisition et de l’application de connaissances : les connaissances enseignées (par ex. à propos de la recherche d’idées ou du développement d’un modèle d’entreprise) sont toujours appliquées directement après leur acquisition à la propre idée d’entreprise.
  • Le travail avec des études de cas de réussite et d’échec de créations d’entreprises : à propos des principales causes d’un échec (par ex. conflits dans l’équipe, marketing insuffisant), on a développé des études de cas authentiques débouchant sur un résultat positif ou négatif. On entend ainsi sensibiliser les jeunes aux sources de danger pour une création d’entreprise.
  • La rencontre avec des fondateurs et fondatrices d’entreprises : les enseignant-e-s peuvent arranger des rencontres avec des fondatrices et dws fondateurs d’entreprise (en les invitant, par exemple, à faire une présentation ou en organisant une visite dans une jeune entreprise), ou des entrepreneurs-euses peuvent participer au projet comme mentors pour les jeunes.

Les compétences entrepreneuriales ne peuvent pas être simplement enseignées ou « exercées ». Il s’agit de permettre aux jeunes de travailler sur des tâches et des projets assez ouverts, de leur donner l’espace et le temps nécessaires pour essayer, réfléchir en commun, s’égarer dans une impasse et en ressortir, faire l’expérience de l’incertitude et retrouver leur assurance. Dans le programme « myidea.ch », les élèves quittent la classe et l’école pour certaines tâches, par exemple pour recueillir les réactions de clients potentiels qui testent la validité d’une version préliminaire de leur produit ou prestation (Minimum Viable Product). L’apprentissage basé sur l’expérience personnelle joue donc ici un rôle important. Les expériences personnelles des élèves sont l’élément central, et l’enseignant agit comme organisateur et transmetteur d’expériences pertinentes en fonction des besoins individuels des jeunes (Manolis, Burns, Assudani & Chinta, 2013).

Le programme renforce donc aussi chez les enseignant-e-s la gestion de l’incertitude et d’une indétermination partielle des résultats, et favorise ainsi également les compétences entrepreneuriales des enseignant-e-s.

Cette gestion du caractère ouvert et de l’incertitude notamment pose un défi aux enseignant-e-s : ils-elles accompagnent les jeunes à travers des phases d’incertitude, et doivent également eux/elles-mêmes faire face à cette incertitude et éviter de proposer trop rapidement aux jeunes des voies de solution. Ceci ne fait pas partie de leur quotidien pédagogique « ordinaire ». Le programme renforce donc aussi chez les enseignant-e-s la gestion de l’incertitude et d’une indétermination partielle des résultats, et favorise ainsi également les compétences entrepreneuriales des enseignant-e-s.

« Myidea.ch » comme partie de l’ECG

Beaucoup des compétences auxquelles les jeunes s’entraînent dans le cadre de « myidea.ch » font partie du plan d’études de l’ECG. Par le biais d’instruments d’apprentissage et de promotion tels qu’on les emploie déjà dans l’enseignement, « myidea.ch » peut devenir partie intégrante du plan d’études. L’intégration dans l’ECG correspond ainsi à l’idée d’un curriculum agencé en spirale. Pour les jeunes en formation, cela signifie qu’ils-elles peuvent approfondir des compétences déjà apprises et s’y entraîner. Ils-elles reconnaissent ainsi dès le départ le sens du projet, font l’expérience de leur auto-efficacité et sont donc motivé-e-s, en conséquence.

« Myidea.ch » n’est pas seulement un terrain d’exercice pour des compétences isolées, mais constitue, à titre de projet de longue durée, une préparation à la vie professionnelle future des élèves. Ils-elles travaillent à leur idée d’entreprise pendant six à huit semaines, peuvent associer les compétences techniques et les compétences méthodologiques et sociales, faire preuve de créativité et tirer les leçons de leurs erreurs. Même s’ils-elles ne deviennent jamais des employeur-e-s, ils-elles acquièrent néanmoins une compréhension plus profonde des processus entrepreneuriaux. Avec cette approche, l’initiative PAE reflète la philosophie de l’initiative « Formation professionnelle 2030 » des partenaires de la formation professionnelle, qui vise à anticiper les changements sur le marché de l’emploi et dans la société, et à parer la formation professionnelle pour l’avenir.

Formation continue via des multiplicatrices et multiplicateurs

L’initiative prévoit une intégration de l’ECG dans la formation professionnelle initiale.

L’initiative prévoit une intégration de l’ECG dans la formation professionnelle initiale. Les enseignant-e-s ECG doivent donc être en mesure de mettre myidea.ch en œuvre avec leurs élèves. Ceci suppose une formation continue. À cet effet, les enseignant-e-s intéressé-e-s qui ont réalisé le programme avec succès sont formé-e-s au rôle de multiplicatrices et de multiplicateurs, qui formeront à leur tour d’autres enseignant-e-s.

Dans ces formations continues, les enseignant-e-s suivent le programme en assurant le rôle des jeunes ; ils-elles développent donc en groupes leur propre idée d’entreprise qu’ils présentent à la fin. En outre, ils-elles travaillent sur des thèmes relevant des sciences économiques, de la pédagogie et de la psychologie, et réfléchissent régulièrement sur leurs expériences et leur signification pour la mise en œuvre avec les jeunes. Jusqu’à présent, une centaine d’enseignant-e-s (des trois régions linguistiques de la Suisse) qui ont déjà mise en œuvre « myidea.ch « avec environ 1500 jeunes ont suivi cette formation. Une première formation de multiplicatrices et de multiplicateurs a eu lieu fin 2020, et d’autres vont suivre, de sorte qu’il pourra y avoir à partir du début de l’été 2021, des premières formations continues animées par des multiplicatrices et multiplicateurs.

Tous les éléments du programme font l’objet d’une évaluation et d’une amélioration permanentes. Le des enseignant-e-s après la formation, par exemple, montre que celle-ci fonctionne. Ainsi, les enseignant-e-s ont indiqué qu’ils-elles se sentaient bien préparés pour la mise en œuvre avec les apprenant-e-s (79 %), qu’ils-elles savaient à quoi ils-elles devaient veiller dans leurs cours pour que les jeunes puissent acquérir avec succès des connaissances et des compétences en matière de PAE (87 %) et qu’ils-elles se réjouissaient de réaliser le programme (82 %). Les matériels d’enseignement/apprentissage pour « myidea.ch » seront mis en ligne et librement disponibles sur www.myidea.ch dans trois des quatre langues nationales, début avril 2021.

 

L’initiative « Pensée et action entrepreneuriales dans les écoles professionnelles suisses »

L’initiative « Pensée et action entrepreneuriales dans les écoles professionnelles suisses » a été lancée en 2018 comme projet pilote des écoles professionnelles, des hautes écoles et de l’économie. Les cantons de Berne, de Soleure, du Tessin et du Valais (partie francophone) participent au projet, qui bénéficie du soutien financier du Secrétariat d’État à la formation, à la recherche et à l’économie (SEFRI). La Conférence suisse des offices de formation professionnelle (CSFP) a recommandé en 2020 la mise en œuvre de ce programme. Le projet relève de la responsabilité de la Conférence suisse des directrices et directeurs d’écoles professionnelles (CSD).
www.udh-ch.ch

 

Références

  • Europäischer Rat. (2018). Empfehlungen des Rates vom 22. Mai 2018 zu Schlüsselkompetenzen für lebenslanges Lernen (Text von Bedeutung für den EWR). Amtsblatt der Europäischen Union.
  • Manolis, C., Burns, D. J., Assudani, R., & Chinta, R. (2013). Assessing experiential learning styles: A methodological reconstruction and validation of the
  • Kolb Learning Style Inventory. Learning and Individual Differences, 23, 44–52. doi:10.1016/j.lindif.2012.10.009
  • Sterel, S., Pfiffner, M. & Caduff, C. (2018). Ausbilden nach 4K. Ein Bildungsschritt in die Zukunft. Bern: hep Verlag.
Citation

Susan Müller, Eveline Gutzwiller-Helfenfinger, Manfred Pfiffner & Aline Scherz, 2021: La pensée et l’action entrepreneuriales comme compétences d’avenir dans l’enseignement de la culture générale: Le programme myidea.ch développe les compétences entrepreneuriales. Transfert, Formation professionnelle dans la recherche et la pratique (1/2021), SRFP, Société suisse pour la recherche appliquée en matière de formation professionnelle.

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