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Etude sur le choix de la profession 1/2021

Les femmes et les hommes ont des intérêts différents

Les choix professionnels des jeunes en Suisse continuent de différer considérablement selon le sexe. Une explication évidente, qui n’a jusqu’à présent guère retenu l’attention dans le débat public, est la différence d’intérêts professionnels entre les femmes et les hommes. En fait, il existe une corrélation étonnamment forte entre le profil professionnel d’un métier et la proportion de jeunes femmes et de jeunes hommes dans la profession correspondante. Cela – ainsi que d’autres conclusions – suggère que les normes et stéréotypes sociétaux ne sont pas la seule cause des différences observées dans les choix professionnels ; les jeunes suivent également leurs propres intérêts, inclinations et capacités lorsqu’elles/ils choisissent une profession. De ce fait, il est probable que les femmes et les hommes continueront à choisir des professions différentes à l’avenir.

Stefan C. Wolter

Stefan C. Wolter est directeur du centre suisse de coordination pour la recherche en éducation et professeur à l'université de Berne.

Andreas Kuhn

Andreas Kuhn est Senior Researcher dans le sujet «Bildungswahl und Lehrstellenmarkt» au EHB.

En Suisse, les jeunes femmes et les jeunes hommes diffèrent encore très nettement dans le choix de leur profession (Aepli et al. 2019, Kuhn et Wolter, 2019). Par exemple, parmi les femmes, les professions d‘apprentissages les plus populaires sont le secteur de la santé (en particulier assistant-e en soins et santé communautaire), tandis que les hommes choisissent plus souvent que la moyenne des professions techniques et manuelles (par exemple polymécanicien ou menuisier). Le phénomène est pertinent pour un certain nombre de raisons, notamment en ce qui concerne l’écart de rémunération persistant entre les sexes ou la sous-représentation des femmes dans les professions des MINT. Il est donc d’un intérêt scientifique et pratique d’étudier les causes du phénomène.

Une explication évidente, en sciences sociales, du phénomène des différences persistantes entre les sexes dans les choix professionnels est la différence de préférences économiques ou de caractéristiques psychologiques. En fait, il existe de fortes différences entre les femmes et les hommes en ce qui concerne diverses caractéristiques (Falk et al., 2018). Par exemple, les hommes sont en moyenne beaucoup plus ouverts aux risques que les femmes. Cette différence se manifeste sur le marché du travail, par exemple, dans le fait que les hommes – en raison de leur choix de métier et de leur comportement dans l’exercice de leur profession – sont beaucoup plus susceptibles que les femmes d’être impliqués dans des accidents et de souffrir de maladies imputables à leur activité professionnelle (KSUV, 2020).

En fait, en 2014, 88,0 % (78,5 %) des jeunes femmes (hommes) du canton de Berne ont choisi un métier d’apprentissage qui est typique de leur sexe en ce sens.

Une explication encore plus directe vise les différences de préférences professionnelles. Une catégorisation des intérêts professionnels fréquemment utilisée est reprise par Holland (1959). Des travaux ultérieurs (par exemple Lippa, 1998 ; Prediger, 1982 ; Tay et al., 2011) ont ensuite souligné, notamment en ce qui concerne les différences entre les sexes, la pertinence de distinguer les activités impliquant des objets abstraits (par exemple la conception et la construction de machines) de celles impliquant d’autres personnes (par exemple l’interaction avec les clients). En fait, les différences de ce type sont parmi les plus grandes différences de personnalité empiriquement documentées entre les femmes et les hommes en général.

Nous reprenons cette idée et étudions si les métiers d’apprentissage dans la formation professionnelle initiale peuvent être classés selon cette dimension et si les métiers d’apprentissage avec un profil d’activité différent sont appréciés différemment par les jeunes femmes et les jeunes hommes.

Données et analyses statistiques

Dans un premier temps, nous utilisons des données sur les exigences cognitives de 130 professions d’apprentissage (niveau d’exigence en première et deuxième langue, en mathématiques et en sciences expérimentales) pour classer les professions selon la dimension d’activité « objets par rapport aux humains ». [1] La catégorisation des professions qui en résulte correspond très fortement aux profils d’emploi réels des professions, que nous avons tirés des données de l’Observatoire des places d’apprentissage en Suisse, une source de données totalement indépendante. Cela souligne la validité de notre catégorisation des professions et implique que les professions diffèrent (ou qu’il y a une congruence) à la fois en termes de contenu cognitif et de profils d’emploi réels.

Comme deuxième source de données, nous utilisons les statistiques sur la formation professionnelle initiale du canton de Berne pour le mois d’août 2015, qui montrent combien de fois l’une des 130 professions d’apprentissage observées est choisie par des femmes ou des hommes. En combinaison avec la première source de données, nous pouvons examiner si et dans quelle mesure les professions ayant des profils d’activité différents ont une proportion variable d’apprenantes (ou d’apprenants).

Troisièmement, nous utilisons des données individuelles provenant d’une enquête menée dans la partie germanophone du canton de Berne (Buser et al., 2017). Dans cette enquête, les jeunes ont été interrogés sur leurs aspirations professionnelles au début de la huitième année et sur leur choix professionnel réel à la fin de la neuvième année. Ces données nous permettent de vérifier si une différence de choix professionnel dans la dimension « objets par rapport aux humains » peut être expliquée par d’autres facteurs (par exemple, des différences de notes scolaires ou le statut socio-économique des parents). De même, il est possible de déterminer la différence entre le profil d’activité des aspirations de carrière et celui du choix professionnel réel (ce qui pourrait indiquer la pertinence de facteurs externes, tels que l’influence des parents ou de l’employeur).

Résultats

La figure 1 montre que le choix professionnel en Suisse est fortement différencié selon le sexe. Il montre la fréquence à laquelle les jeunes apprennent un métier qui se caractérise par une certaine proportion d’apprenantes (entre 0 et 100%, sur l’axe des x). Les barres bleues (orange) montrent, sans surprise, que les apprenants (apprenantes) choisissent généralement une profession caractérisée par une faible (forte) proportion d’apprenantes dans l’ensemble. Une majorité absolue de jeunes femmes (hommes) choisit une profession qui se caractérise par une proportion d’apprenantes (apprenants) de 50 % ou plus. En fait, en 2014, 88,0 % (78,5 %) des jeunes femmes (hommes) du canton de Berne ont choisi un métier d’apprentissage qui est typique de leur sexe en ce sens.

Figure 1: ségrégation entre les sexes dans la formation professionnelle initiale. – Les barres bleues (orange) montrent la fréquence à laquelle les jeunes hommes (femmes) choisissent une profession avec une certaine proportion d’apprenantes dans l’ensemble de la profession (représentée sur l’axe des x). Légende basée sur les colonnes hautes à un peu plus de 64,5% (orange ainsi que bleu) : environ 28 % des femmes apprennent une profession dans laquelle la proportion d’apprenantes est d’environ 64,5 % (par exemple, employé-e de commerce ou gestionnaire du commerce de détail). Environ 12 % des hommes apprennent un métier dans lequel la proportion de femmes est d’environ 64,5 % (ou la proportion d’hommes de 35,5 %).

Sur la base de leurs profils d’exigences, les métiers d’apprentissage peuvent être classés selon la dimension « objets par rapport aux humains ». Le tableau 1 présente les cinq professions dont l’orientation vers les objets ou les personnes est la plus prononcée. Il n’est pas surprenant que les professions techniques telles que la construction d’installations et d’appareils se trouvent à une extrémité de la distribution, tandis que les professions telles que les assistant-e-s en soins et santé communautaire se trouvent à l’autre extrémité. Le tableau montre également que les professions les plus fortement orientées vers les objets (les personnes) sont surtout choisies par les jeunes hommes (femmes).

La figure 2 montre la relation entre le profil d’activité d’une profession (cette variable est représentée sur l’axe des x, les valeurs positives [négatives] le long de cet axe correspondent à un profil d’activité axé sur les objets [les personnes]) et la proportion de femmes dans la profession correspondante (en pourcentage, sur l’axe des y) pour le total des 130 professions d’apprentissage. Les points de données représentent chacun une des 130 professions d’apprentissage ; ils sont pondérés par le nombre correspondant de contrats d’apprentissage.

Le schéma qui en résulte est étonnamment clair : les professions fortement axées sur les objets sont choisies par une majorité d’hommes, tandis que les professions de contact sont clairement choisies plus souvent par les femmes en moyenne. Les professions qui sont populaires à la fois auprès des femmes et des hommes (en particulier les gestionnaires du commerce de détail ou les employé-e-s de commerce) sont situées dans la zone centrale le long de l’axe des x de la figure 2 (ces professions combinent des activités abstraites et interactives). La figure met également en évidence trois professions qui s’écartent du schéma habituel. Pour les 130 métiers d’apprentissage examinés, la variable d’activité permet à elle seule de prédire pour environ 85% des métiers s’ils seront choisis par une majorité de femmes ou d’hommes. Cela montre à quel point le lien est étroit entre la variable d’activité et la proportion de femmes apprenties dans la profession.

Figure 2: profil et proportion des apprenantes dans 130 professions d’apprentissage. – La figure montre la proportion d’apprenantes dans l’une des 130 professions d’apprentissage (sur l’axe des y, en %) par rapport au profil d’activité dans la profession selon la dimension « humains par rapport aux objets » (sur l’axe des x). Les valeurs positives (négatives) sur l’axe des x représentent les professions qui se concentrent sur le travail avec les objets (les personnes).

La différence entre les femmes et les hommes est étonnamment importante dans le domaine des sciences sociales.

Une analyse statistique des données confirme le schéma de la figure 2, tant au niveau des professions qu’au niveau des individus. Il montre que, parmi les différentes spécifications (choix professionnel ou choix d’orientation, avec ou sans variables de contrôle), il y a toujours une différence négative d’une ampleur similaire (préférence plus marquée des femmes pour les professions de contact). La différence entre les femmes et les hommes est étonnamment importante dans le domaine des sciences sociales. Nous trouvons une taille d’effet dans la fourchette d’environ 1,28[2] . Une comparaison avec d’autres études empiriques vient étayer notre résultat. Lippa (2010) fait état d’une différence tout aussi importante dans la dimension « objets » par rapport à la dimension humaine (taille de l’effet de 1,40).

Une comparaison avec d’autres préférences ou traits de personnalité est également révélatrice (tableau 2). Dans les données de Falk et al. (2018), par exemple, il y a une différence entre les femmes et les hommes en Suisse dans leur tolérance face au risque de 0,30 et une différence dans leur réciprocité négative (la volonté de punir un comportement injuste ou perçu comme tel) de 0,28. Les plus grandes différences dans les traits de personnalité individuels se trouvent généralement dans les traits de tolérance et de névrosisme (du modèle à cinq facteurs de la psychologie de la personnalité). L’étude de Weisberg et al. (2011) fait état d’une différence de -0,48 et -0,39 (le signe négatif indique que les femmes ont en moyenne des valeurs plus élevées que les hommes pour ces deux variables).

Conclusions

Nos résultats montrent que les femmes sont plus susceptibles de choisir des professions dans lesquelles l’interaction avec d’autres personnes (par exemple les clients ou les patients) est au premier plan, tandis que les hommes sont plus susceptibles de choisir des professions dans lesquelles le travail avec des objets immatériels est au premier plan (par exemple la construction de machines). Ils montrent également que cette différence est étonnamment importante – également en comparaison avec d’autres préférences économiques ou avec des traits de personnalité psychologiques. Afin de comprendre le phénomène persistant de la ségrégation des sexes dans les choix professionnels, nous considérons donc qu’il est essentiel de donner plus de poids aux différents intérêts professionnels des deux sexes. Le fait que les femmes soient sous-représentées dans les professions des MINT n’apparaît pas exclusif de ce point de vue, mais aussi comme une manifestation de cette différence de préférences et d’intérêts professionnels entre les sexes.

Cela signifie que les normes et les stéréotypes sociaux ne sont certainement pas la seule cause des différences observées dans les choix professionnels ; les jeunes suivent également leurs propres intérêts, inclinations et capacités.

Alors que les explications conventionnelles du phénomène dans de larges sections des sciences sociales et des médias reposent presque exclusivement sur la discrimination ou sur l’influence des normes et des stéréotypes sociaux, la littérature empirique plus large des sciences du comportement montre clairement la pertinence d’explications complémentaires (Geary, 2021). Par exemple, il existe des différences de capacités cognitives spécifiques, par exemple en matière de perception spatiale ou d’orientation (Levine et al., 2016), qui correspondent aux différences de profils professionnels de nombreux métiers techniques et manuels (par exemple, designer ou charpentier) (Baker et Cornelson, 2018 ; Halpern, 2011). Ces différences ne peuvent pas être (complètement) attribuées de manière plausible à des processus de socialisation, c’est pourquoi on ne peut intervenir que dans une mesure limitée pour les influencer (Baker et Cornelson, 2019). Cela signifie que les normes et les stéréotypes sociaux ne sont certainement pas la seule cause des différences observées dans les choix professionnels ; les jeunes suivent également leurs propres intérêts, inclinations et capacités. On peut donc supposer que les femmes et les hommes continueront à choisir des professions différentes à l’avenir.

Les résultats détaillés (en anglais) sont disponibles comme document de base pour la discussion (Kuhn et Wolter, 2020).

Bibliographie

  • Aepli, M., Kuhn, A., und Schweri, J. (2019). Frauen und Männer lernen andere Berufe. EHB, skilled 2/19, 4–5.
  • Baker, M. and Cornelson, K. (2018). Gender-based occupational segregation and sex differences in sensory, motor, and spatial aptitudes. Demography, 55(5), 1749–1775.
  • Baker, M. and Cornelson, K. (2019). Title IX and the spatial content of female employment – Out of the lab and into the labor market. Labour Economics, 58, 128–144.
  • Buser, T., Peter, N., and Wolter, S. C. (2017). Gender, competitiveness, and study choices in high school: Evidence from Switzerland. American Economic Review, 107(5), 125–30.
  • Falk, A., Becker, A., Dohmen, T., Enke, B., Huffman, D., and Sunde, U. (2018). Global evidence on economic preferences. Quarterly Journal of Economics, 133(4), 1645–1692.
  • Geary, David C. (2021). Male, Female. The Evolution of Human Sex Differences. American Psychological Association, 3rd edition.
  • Halpern, D. F. (2011). Sex differences in cognitive abilities. Psychology Press, 4th edition.
  • Holland, J. L. (1959). A theory of vocational choice. Journal of Counseling Psychology, 6(1), 35–45.
  • KSUV (2020). Unfallstatisitk UVG 2020. Koordinationsgruppe für die Statistik der Unfallversicherung UVG (KSUV).
  • Kuhn, A. and Wolter, S. C. (2019). The Strength of Gender Norms and Gender-Stereotypical Occupational Aspirations Among Adolescents. IZA Discussion Paper No. 12861.
  • Kuhn, A. and Wolter, S. C. (2020). Things versus People: Gender Differences in Vocational Interests and in Occupational Preferences. IZA Discussion Paper No. 13380.
  • Levine, S. C., Foley, A., Lourenco, S., Ehrlich, S., and Ratliff, K. (2016). Sex differences in spatial cognition: advancing the conversation. Wiley Interdisciplinary Review: Cognitive Sciences, 7(2), 127-155.
  • Lippa, R. (1998). Gender-related individual differences and the structure of vocational interests: The importance of the people–things dimension. Journal of Personality and Social Psychology, 74(4), 996–1009.
  • Lippa, R. A. (2010). Gender differences in personality and interests: When, where, and why? Social and Personality Psychology Compass, 4(11), 1098–1110.
  • Prediger, D. J. (1982). Dimensions underlying holland’s hexagon: Missing link between interests and occupations? Journal of Vocational Behavior, 21(3), 259–287.
  • Tay, L., Su, R., and Rounds, J. (2011). People–things and data–ideas: Bipolar dimensions? Journal of Counseling Psychology, 58(3), 424.
  • Weisberg, Y. J., DeYoung, C. G., and Hirsh, J. B. (2011). Gender differences in personality across the ten aspects of the Big Five. Frontiers in Psychology, 2, 178.

Notes de bas de page

[1] Nous le faisons sur la base d‘une procédure (analyse des composants principaux) statistique (c’est-à-dire impulsée par des données). En interprétant cette variable, il faut avoir à l’esprit qu’elle n’indique pas d’unité de mesure naturelle (les valeurs absolues ne peuvent pas être interprétées directement) et que de par sa construction, elle n’est pas corrélée avec le niveau d’exigences dans la profession concernée. Des différences dans le profil d’activités entre les professions ne peuvent donc pas s’expliquer par des différences dans le niveau d’exigences.

[2] Une taille d’effet est une mesure de la différence dans une caractéristique entre deux groupes par rapport à l’effet observé d’une variable sur une autre (par delà les deux groupes).

Citation

Stefan C. Wolter & Andreas Kuhn, 2020: Les femmes et les hommes ont des intérêts différents. Transfert, Formation professionnelle dans la recherche et la pratique (1/2021), SRFP, Société suisse pour la recherche appliquée en matière de formation professionnelle.

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